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Le pouvoir du pardon

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Jp01 66b jpg1960. Je reviens d’Algérie et entre, à l’essai, prospecteur à la succursale Renault d’Angoulême. Nous sommes trois candidats. Après trois mois, un seul sera retenu. Affecté un samedi au Marché National de l’Occasion, j’y observe le travail des deux vendeurs confirmés, Girard et Comte. Le hall immense est éclairé de dizaines de néons rutilants que reflètent les peintures lustrées, alignées, sur leur trente-et-un : « première main », « occasion de la semaine », « garantie », « à saisir ».

A gauche de l’entrée sur un podium incliné, entre une DS 19 et une Panhard décapotable, une Frégate vert-amande s’affirme « Exceptionnel ». Un homme s’en est approché qui scrute timidement l’intérieur en protégeant de sa main les reflets des néons. Je m’approche prudemment : 

–« Je vous en prie, asseyez-vous au volant », dis-je en ouvrant la portière.

–« Oh non ! C’est pas la peine, ne vous dérangez pas. Je regarde, juste comme ça. »

–«  Mais je vous en prie. Elles sont là pour ça. Ne vous gênez pas. Ça ne vous engage à rien. »

–« Oui bien sûr… Ah, elle est belle ! C’est la Frégate, c’est ça ? »

–«  Bien sûr Monsieur, c’est le modèle de prestige de Renault. Et celle-ci particulièrement est tout à fait exceptionnelle. Permettez-moi de vous dire que vous avez eu l’œil hein ! Tenez, d’ailleurs c’est marqué dessus : « Exceptionnel ! »

Ma contrition serait incomplète, si je ne confessais ici que je n’avais jamais vu cette voiture et que j’en ignorais absolument tout. La fiche de renseignements ne se trouvant pas dans le vide-poche où on la met d’habitude, je dus quitter mon client pour interroger discrètement un ouvrier du service.

280px-1959_Renault_Frégate_Transfluide–« La Frégate du podium… T’es pas en train de vendre ça, non ? »

–« Si ! Peut-être. Pourquoi pas ? »

–« Parce le moteur est mort. Il y a de la sciure de bois dans l’huile. Elle a fait trois fois le tour du compteur et en plus, y a pas de batterie. Tu peux même pas la faire essayer ».

–« Mais pourquoi est-elle exposée alors ? « Exceptionnel » en plus et sur un podium ? »

–« Ça, c’est pour les marchands. C’est une voiture à vendre en lot, à un casseur pour récupérer les pièces… »

Abasourdi, je prends la fiche et reviens vers mon client, espérant qu’il aura abandonné. Ne l’apercevant pas dans la voiture, je crois un moment avoir été exhaussé.

–« Elle ne veut pas me laisser sortir, me dit-il en riant. J’ai trouvé la fiche dans la portière de droite mais comme la voiture penche, la portière s’est refermée et je n’arrive plus à sortir. Je lui ouvre de l’extérieur.

–« C’est la sécurité-enfants qui était enclenchée ».

–« J’ai vu qu’elle n’a que 82.000 km, me dit-il. Pour une voiture comme ça, ce n’est pas beaucoup, n’est-ce pas ? Alors ? Combien coute-t-elle ? »

–« Dite-moi d’abord, Monsieur… ? »

images (f5)–« Prieur ! Gaston Prieur, J’habite à La Moulinière ; ça fait partie d’Angoulême. Je suis ouvrier vacher.  Oh je n’ai pas vraiment besoin d’une voiture pour mon travail, c’est plutôt pour sortir, aller en ville faire les courses avec ma femme. Y- a plus de cinq ans qu’on économise. On ne rêvait pas d’une voiture si belle mais puisqu’elle est là… Hein ? Je lui tends ma carte. Ah vous pouvez être tranquille Monsieur Jeannin, on va en prendre soin ; ça je vous le promets. Quand vous passerez par chez nous, vous serez fier de voir comme on l’entretient. J’espère que vous vous arrêterez hein… »

–« De combien disposez-vous, Monsieur Prieur ? »

–« Ben, on a quasiment 250 000 francs. Ça va-t-y suffire ? »

–« Non, pas vraiment. Si vous permettez, je crois qu’il serait plus raisonnable que vous vous orientiez vers une plus petite cylindrée. Que diriez-vous par exemple de cette Simca Aronde ? Ou encore cette Jolie Dauphine. Ce serait dans vos prix. »

–« Ah ! Ben maintenant que j’ai vu celle-là, c’est celle-là que je veux. » Il est sympathique et émouvant, sans défense, soigné et élégant malgré sa modestie. Il a environ quarante ans.

–« Je ne peux même pas vous la faire essayer ; on a démonté la batterie. Et puis il faudrait qu’on obtienne un crédit de 100.000 francs au moins, plus la carte grise. Et je dois vous dire qu’il n’y a plus de garantie, vous comprenez »...

« Mais j’ai pas besoin de garantie moi ; votre parole, ça me suffit ! Quand est-ce que je peux l’avoir ? » Je me retourne vers l’ouvrier : Mardi à 11 heures.

–« Parfait. Ben, c’est ma femme qui va être surprise! Comme elle va être heureuse ! Elle va pas y croire.»

 

Trois semaines plus tard, un matin dans la salle des vendeurs, un collègue m’interpelle :

–« Dis-donc, Jeannin, c’est toi qui a vendu une Frégate à un nommé Prieur, vacher à La Moulinière ? »

–« Oui pourquoi ? »

–Parce qu’il a coulé une bielle et défoncé le bloc moteur. La voiture est sous un arbre où elle va pourrir pendant des années et grâce à toi, il a deux ans de crédit à rembourser. Alors, si j’étais à ta place, j’éviterais de passer par là. Un coup de fusil, c’est vite parti… Cette mise en garde fait beaucoup rire les autres vendeurs. Quant à moi, bouleversé, je n’ai pas eu le courage d’aller voir Monsieur Prieur. Qu’aurai-je pu lui dire ? J’ai poursuivi ma vie professionnelle, obsédé par cette terrible leçon qui me revenait régulièrement à l’esprit. Je suis devenu Chef des Ventes... Cadre, de permanence un samedi après-midi de 1966, j’avais laissé la porte de mon bureau ouverte pour surveiller la fréquentation du hall d’exposition de la nouvelle gamme. Un homme avance timidement vers mon bureau en frappant doucement sur les cloisons pour signaler son approche. Je me lève :

–« Oui monsieur ! Vous désirez ? » Cette silhouette élégante et modeste, ce sourire timide, je reconnais mon acheteur de Frégate.

–N’ayez pas peur, Monsieur Jeannin, n’ayez pas peur surtout. Je ne vous veux aucun mal. Gaston Prieur, vous vous souvenez ? »

–« Oh ! Monsieur Prieur, comme je suis heureux de vous revoir. Bien sûr que je me souviens. Que puis-je pour vous ? »

–« Eh bien, voilà Monsieur Jeannin. Ça a été difficile vous savez. Six ans. Il y a six ans que j’essaie de m’en sortir et ça y est. Je vois le bout. Je peux enfin racheter une auto. Pas une neuve, mais une récente et avec ma femme on s’est dit qu’il ne fallait pas prendre de nouveaux risques parce que cette fois, on aurait peut-être pas le courage de s’en sortir… Bref ! On s’est dit qu’il n’y avait qu’un homme au monde qui prendra toutes les précautions pour nous vendre une bonne auto ; un seul en qui on peut avoir toute confiance… c’est vous Monsieur Jeannin. Vous étiez jeune. C’est pas de votre faute. Vous ne saviez pas. Vous êtes devenu patron et je suis bien content pour vous. J’avais peur que vous ne soyez plus là. Mais j’aurais été n’importe où pour vous acheter une voiture. Voilà ! Enfin, si vous voulez bien…

280px-Renault8rear–Monsieur Prieur ! Bien sûr que je veux bien. D’abord, sachez que je vous suis très reconnaissant de ce que vous venez de me dire et que vous soyez venu me trouver... Imaginons que mon frère me demande de lui vendre une voiture d’occasion, Je prendrais forcément plus de précautions pour lui que pour quiconque, n'est-ce pas... Eh bien je vais encore faire mieux pour vous, Monsieur Prieur : Je viens d’acheter pour moi une Renault 8 neuve qui n’a même pas mille kilomètres. C’est un nouveau modèle avec sièges couchette, peinture métallisée, et tous les suppléments. Elle n’est pas encore immatriculée. Nous ferrons partir la garantie et la carte grise du jour où vous en prendrez livraison. C’est une voiture neuve mais vous allez la payer 20% de moins. Voulez-vous la voir ?

–« Mon Dieu ! Quelle est belle ! J’aurai jamais cru que je pourrai avoir un jour une aussi belle auto. »

–«Vous le pouvez Monsieur Prieur et le Radio K7 que j’ai fait monter ce matin, permettez-moi de vous l’offrir comme un cadeau personnel. »

–«  Merci, Monsieur Jeannin ».

–« C’est moi, Monsieur Prieur qui vous remercie ! Je dois quitter Angoulême bientôt et je suis heureux de vous avoir revu avant de partir ».

J’ai oublié le vrai nom et l’adresse de cet homme exceptionnel. Si je le pouvais j’aimerais lui dire combien la leçon qu’il m’a donnée a été importante, tout au long de ma vie. J’ai raconté cette histoire un jour à un ami prêtre qui en a été bouleversé. Des mois plus tard, il m’a avoué l’avoir utilisée dans un sermon pour illustrer "le pouvoir du pardon". Cher Monsieur, qui étiez ouvrier vacher en 1960, près d’Angoulême, soyez bienvenu dans mon Panthéon. (jpjl) (contact@jeanpierrejeannin.fr)

luc_17

 


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Mise à jour le Mardi, 24 Janvier 2012 10:09  

Commentaires  

 
0 #1 Stich Marie-Hélène 19-03-2012 07:57
Super belle histoire ! Les premières années de remboursement de l'ouvrier vacher ont dû être dures,mais le temps a fait son oeuvre. C'est étonnant que la personne ne soit pas venue réclamer dans les premiers jours de la panne...
 
 
0 #2 Jean-Pierre Jeannin 20-03-2012 16:50
Merci Marie-Hélène de vos compliments. J'avoue m'être posé la même question que vous en relisant cette histoire. Je crois que le vendeur qui m'interpelle trois semaines plus tard nous répond. S'il a su, c'est probablement parce que le client en a parlé autour de lui. Peut-être à-t-il demandé conseil à un garagiste de son quartier qui servait souvent d'indicateur à ce vendeur et qui a du lui dire: " Il est écrit sur votre facture : "VENDU EN L'ETAT"( c'est-à-dire sans aucune garantie). Vous ne pouvez donc rien espérer"...
 

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