photos magazine de jeanpierre jeannin latour

l'émoi des mots, l'échoppe des photos

  • Increase font size
  • Default font size
  • Decrease font size
French Arabic Chinese (Simplified) Dutch English German Hindi Italian Japanese Portuguese Russian Spanish Swedish

On vivait à Mirebeau

Envoyer Imprimer
ECOUTEZ On vivait à Mirebeau

Restaurant, il y a quelques jours, une photo de classe des années 55-56, époque à laquelle j’étais en Algérie, j’ai soudain ressenti une émotion qui vaut bien ces quelques lignes...Flash back: Nous sommes en 1975. Sous le nom de Roland Latour, je viens d’ouvrir, à Biarritz, le premier Café Théâtre de province. Situé rue du Centre, près des Halles, j’y propose tous les jours un spectacle, différent chaque semaine, avec généralement un chanteur, souvent auteur compositeur, en première partie et un numéro de cabaret. On y dîne d’un plat unique, style Pot au Feu ou Petit salé. Le pianiste est excellent, Daniel Subréchicot, qui fait encore les beaux soirs du casino municipal. Entre deux contrats à l’extérieur, je passe moi-même en One Man Show deux ou trois fois par an. Exigu : à peine quatre-vingt places, en serrant, le Café Théâtre est plein tous les soirs.

Un lundi après midi, jour de relâche, je prépare les coulisses, change les photos de la vitrine et surveille l’approvisionnement du bar. Un grand type rentre, timide, guitare dans le dos. –« C’est fermé, Monsieur! » –« Je voulais seulement savoir si vous n’auriez pas besoin d’un chanteur ? » – « Non, je regrette. Le programme des premières parties est assuré pour un mois. Dommage »… -« Vous savez, je pourrais être là, comme ça, et chanter à la demande, après le spectacle… Vous ne me paieriez pas, juste loger si vous pouvez et… nourri… le soir seulement… peut-être »… Il était si gentil que j’en fus touché mais je restais ferme. –« Non, dis-je d’un ton définitif, je n’ai pas l’habitude d’engager des gens sans les payer. Je regrette vraiment ». –« Vous me permettez quand même de vous montrer ce que je fais, juste une minute ? » -« D’accord ! Une minute »… Il alla vers la scène, prit un tabouret et se mit à chanter. Il était grand, beau, brun frisé, les yeux extraordinairement clairs avec de longs cils. Il avait une voix grave, profonde avec un léger vibrato, comme celle d’un chanteur noir de gospel. Je me suis arrêté pour l’écouter. J’ai alors aperçu la fille qui l’accompagnait. Blonde, jolie: « Je suis Marieke, me dit-elle. Je viens d’Amsterdam »…-« C’est bon! Vous pouvez rester quelques jours, mais je ne te promets pas de te faire travailler. Il y a une chambre de libre. Pour payer votre nourriture, Marieke aidera le cuistot ». Il s’illumina de reconnaissance. « Comment t’appelles-tu ? » –« Je m’appelle « Tribert », seulement Tribert ». 

Tribert et Marieke passaient leurs journées à la plage. C’est l’avantage de la Côte Basque, certains artistes paieraient pour y passer une ou deux semaines de vacances. Je n’avais aucun mal à recruter les meilleurs numéros. Le soir, ils dînaient avec l’équipe. Un jour, peu avant la fermeture, je fais signe à Tribert qu’il peut aller sur scène . Il fait un triomphe auprès des derniers clients qui reviennent le lendemain,  exprès pour l’écouter. Je lui fais un contrat.

Avant l’ouverture des portes, il m’arrive de faire des recommandations aux artistes: « Il y aura ce soir, à la table N°2, un couple d’amis, qui m’ont téléphoné pour réserver. Ils rentrent d’Espagne. Je voudrais qu’ils aient l’impression que vous jouez rien que pour eux. Ils s’appellent Maurice et Monique. Ils sont de mon village. Alors soignez-les bien pour qu’ils gardent de cette soirée le meilleur souvenir…

-« Tu dis qu’ils sont de ton village, me questionne Tribert. D’où es-tu ? » –« Peu importe, tu ne connais pas! Près de Poitiers. Ça s’appelle Mirebeau…». –« Mirebeau dans la Vienne ? » –« Oui ! Tu connais ? » – « Ah oui, je connais, dit-il en riant. Mais Roland Latour, ça ne me dit rien. Ils s’appellent comment tes amis ? –Ce sont Maurice et Monique Proust »… Il me coupe la parole : « La droguerie sur la place ! » -« Oui ! Mais comment connais-tu cela ? »

Je m’appelle Gérard Martinet. Mes parents étaient boulangers. Ma mère portait le pain et je l’accompagnais, alors je connaissais tout le monde. Tribert, c’est un pseudo, le nom d’un marginal qui ramassait des vieux chiffons, à Mirebeau, avec une charrette à bras. Mais toi ? » - «  Moi : Roland Latour, c’est aussi un pseudo. Je m’appelle Jean-Pierre Jeannin… » . –« Le garage Renault ? » - « C’est cela ! »

Plusieurs fois, j’ai rengagé Gérard, à Biarritz et ailleurs, chaque fois que j’ai pu, pour le plaisir d’être ensemble. Nous adorions échanger nos souvenirs réciproques, les mêmes mais asynchrones, décalés d’une dizaine d’années. Un soir au casino de Dax à la fin de son tour de chant, Tribert s’interrompt et me fait en public un discours très touchant, avant de me dédier une chanson qu’il vient d’écrire: « On vivait à Mirebeau ».

Jusqu’à cette photo de classe, où je retrouve ses grands yeux clairs et ses cheveux noirs bouclés,  je l’avais complètement perdu de vue. Grâce à ce site, j’espère très fort que quelqu’un m’aide à le retrouver…


(jpj) jeanpierrejeannin@msn.com 



scroll back to top
Mise à jour le Vendredi, 27 Novembre 2015 18:00  

Commentaires  

 
0 #1 Patrice 01-05-2008 06:42
Le monde est petit et le temps nous rattrape un jour où l'autre ... extraordinaire et émouvante histoire relatée ici . Sympa la page musicale avec la chanson dédiée à vos retrouvailles hors pays mirebalais ...
Je me souviens des boulangerie : Dahais - Lécureuil - Masset . Martinet, était-ce la boulangerie rue Jules Ferry non loin de la Boucherie Suire
Gérard Martinet semble appartenir à une portion de génération entre la vôtre et la mienne proche, ça doit ce jouer à peu d'année, si j'en juge d'après la photo du groupe scolaire qui illustre votre article et que l'on retrouve d'ailleurs dans la nouvelle série d'album ...
A quand l'article sur l'abbé Vachère ?...
Je fais le nécessaire pour vous donner les noms d'une des photos d'élèves de l'année scolaire 1956-57 où effectivement je me trouve dessus ... Amicalement
Farfadet86
 

Ajouter un Commentaire

Code de sécurité
Rafraîchir

Bannière
...

A paraître ...

SKETCHES Roland Latour [en public]
[50%]

CANDELARIA Pérou [Exceptionnel]
[45%]

TRiBUS d'Amazonie [1990-2010]
[75%]

PORTRAITS femmes Sierra [Reportage 2014]
[45%]

Articles au hasard

   Annie Fratellini, le rappel (2)
Par une belle fin d’après-midi de juillet 2012, près de quarante années après ma rencontre avec ...
Lire la suite...
 
   Le pouvoir du pardon
1960. Je reviens d’Algérie et entre, à l’essai, prospecteur à la succursale Renault d’Angoulême....
Lire la suite...
 
mod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_counter
mod_vvisit_counterAujourd'hui644
mod_vvisit_counterHier834
mod_vvisit_counterCette semaine4965
mod_vvisit_counterSemaine dernière6904
mod_vvisit_counterCe mois21066
mod_vvisit_counterMois dernier35255
mod_vvisit_counterDepuis début1800366

We have: 46 guests, 1 bots online
Votre IP: 54.162.96.196
 , 
Date: 22 Juil 2017

Maintenance


Livre d'or & Commentaires
Désormais, à cause du spam grandissant, les messages du livre d'or et les commentaires d'articles, devront être approuvés par un administrateur avant d'être publiés.
Merci de votre compréhension.
Dennis (webmaster).