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Fujimori 90

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president-du-perou-alberto-fujimorifujimori et Mario Vargas Llosa Début des années 90: je suis Attaché de Presse à Lima où l’on prépare les élections. Selon un système parfaitement démocratique de vote préférentiel et obligatoire, les Péruviens vont choisir d’un seul coup leur Président et leurs parlementaires pour les cinq années à venir. Le bilan du sortant, Alan Garcia, est si catastrophique, que ses chances sont quasiment nulles de renouveler son mandat. Le terrorisme du Sentier Lumineux tue chaque jour une dizaine de personnes, rien que dans la capitale. L’inflation atteint le record de 7 000 % par an, ce qui signifie que même les billets de six zéros ne valent plus rien, que les prix augmentent à chaque minute, qu’en entrant chez le coiffeur pour une coupe, on ne sait pas combien on paiera en sortant…

Contre Garcia: un candidat politiquement inconnu mais mondialement célèbre comme écrivain, Mario Vargas LLosa, soutenu par les États-Unis, les grandes banques et les vieux partis qui ont si mal gouverné ce pays depuis un demi-siècle… Les sondages donnent l’écrivain gagnant dès le premier tour. On note tout de même une colonne « divers » où se regroupent une douzaine de petits candidats négligeables qui, ensemble, représentent moins de 4%.

perou L’Ambassadeur de France qui a connu Vargas Llosa lorsqu’ils furent tous deux étudiants à la Sorbonne, est convaincu de la victoire de son ami. Il en convainc d’ailleurs Paris et Bernard Pivot invite le « Président-romancier » à participer à Bouillon de Culture le lendemain de sa future victoire… Ils s’y voyaient déjà… Deux semaines avant le premier tour, les instituts de sondages commencent à préciser « divers dont Fujimori : 8% ». D’origine Japonaise, professeur à l’université agraire de Lima, complètement novice, Fujimori n’a ni parti, ni programme, ni avion. Il ne se déplace que dans les bidons villes de la capitale avec son tracteur sur lequel sont accrochés deux panneaux de bois et une affiche « Le changement en 1990 » : La Fuji-Mobile.

Résultats surprenants du premier tour : Mario Vargas Llosa : 35%. Fuji : 17%. Pour l’opinion, Mario l’emportera sans difficultés.

Attirée par la renommée de Vargas Llosa, l’équipe d’Antenne 2 que dirige Bruno Albain, débarque alors pour couvrir la campagne. Je les suis à Cusco, nombril du monde, ancienne capitale de l’empire Inca… L’écrivain qui se déplace en jet tient parfois jusqu’à trois meetings par jour. Fujimori, el Chinito, « le petit Chinois », comme on le surnomme affectueusement, grignote doucement quelques points qui le rapprochent de super Mario. Je m’étonne d’ailleurs de l’avance que celui-ci conserve, alors que son concurrent semble nettement plus au fait des réalités, même si lui, ne diffuse pas onze spots télé quotidiens.

Accompagnant un jour une amie péruvienne au marché, je m’enhardis à demander à la poissonnière pour qui elle va voter: —Pour Vargas Llosa, bien sûr, me répond-elle. La bouchère et la marchande de fruits confirment le diagnostic… Me voyant perplexe, mon amie me suggère de m’éloigner d’elle —Pour qui vas-tu voter Mamita ? — Pour el Chinito bien sûr ! Mais pourquoi as-tu dis à mon ami que tu allais voter Vargas Llosa ? — Eh ! Parce que c’est un gringo (un blanc)… Tout le marché est acquis à Fujimori.

Le lendemain je commente ce « sondage » à l’Ambassadeur. J’ajoute que les sondeurs des instituts qui informent la presse sont aussi blancs que lui ou moi. Par conséquent, leurs sondages sont faux. Enfin, j’attire son attention sur le fait que la plupart des Ambassadeurs ont ostensiblement rendu une visite de courtoisie à Fujimori…— Sauf vous et l’Espagnol… Comme j’insiste, l’Ambassadeur me répond : —Écoutez, Jean-Pierre, j’ai dîné hier soir avec Mario. Il est certainement mieux informé que vous et je peux vous assurer qu’il va gagner, les doigts dans le nez !

Le jour suivant, je reviens à la charge. —Monsieur l’Ambassadeur, votre collègue espagnol a été reçu par Fujimori. En outre, j’ai fait une projection du rétrécissement de l’écart entre Mario et Fujimori à la date du second tour, dans deux semaines : regardez ! Les lignes se croisent. Si cette progression se poursuit, Fuji l’emportera de plus de 2 points… —Bon ! Dites à Marie, de me prendre un rendez-vous avec votre Fujimori, puisqu’il n’y a plus que moi qui n’y suis pas allé! … Le lendemain, il m’apostrophe dès que je rentre dans son bureau : —Ah ! Jean-Pierre, j’ai dit à Mario que j’allais rencontrer Fujimori et je lui ai fait part de votre hypothèse… Il m’a répété qu’il n’y avait aucun risque que votre scenario se réalise. J’ai donc annulé le rendez-vous. Comme ça je serai le seul à ne m’être pas ridiculisé en allant présenter mes compliments à ce rigolo… Vous fréquentez trop le petit peuple Jean-Pierre. —Mais n’est-ce pas le petit peuple qui est majoritaire dans ce pays ? —Aux fins fonds de la forêt ou sur les hauts plateaux, peut-être… Mais comment voulez-vous que ces gens-là aient entendu parler de votre Fujimori ?… —Vous croyez qu’ils connaissent mieux Vargas Llosa ?… —Au fait, Paris nous envoie un observateur de marque : Bernard Henry Levy. Je vous le confie. Personne ici ne connait mieux le Pérou que vous. Mais abstenez vous de lui venter votre Fujimori. Ça ne servirait à rien. Je lui ai déjà pris un rendez-vous avec Mario. Vous l’accompagnerez, ça vous changera…

Fujimori Alberto Je trouve BHL sympa ! Ma bonne lui lave sa chemise, tandis qu’il m’explique pourquoi il continue à sucer une cigarette sans jamais l’allumer  : —Il y a cinq ans que je ne fume plus, mais je continue à consommer ainsi une vingtaine de cigarettes par jour… Je lui fais visiter un « pueblo joven », village jeune, en fait : bidonville. Il est frappé par la dignité et l’amabilité des gens que nous rencontrons. —Comment font-ils pour être aussi propres alors qu’ils n’ont même pas l’eau ? —Ils partagent le peu qu’ils ont… —En tous cas, ils affichent clairement les photos de Vargas Llosa. Il y en a partout ce qui montre bien qu’ils savent où est leur intérêt… BHL quitte Lima deux jours avant le second tour, convaincu d’avoir rencontré le futur Président du Pérou… Bien qu’il ne me l’ait pas dit, je le soupçonne d’avoir été impressionné par le destin que peut connaître un homme de lettres.

Bruno Albain m’annonce aussi son départ. —Mais, tu n’as pas fait d’images de Fujimori ? —C’est inutile. Il n’a aucune chance. Crois-moi. Je connais bien l’Amérique du Sud… —Tout de même… S’il est élu, tu auras l’air de quoi ? —S’il est élu, je t’appellerais. Tu loueras une équipe télé et tu me ferras l’interview de Fujimori… Mais rassure-toi : cela ne risque pas d’arriver…

J’ai dû faire l’interview de Fujimori pour Antenne 2. Nettement battu, Vargas LLosa a appris les résultats définitifs dans l’avion de Paris avec l’Ambassadeur de France. Pivot l’a présenté dès le générique: —Le Pérou a peut-être perdu l’opportunité d’être gouverné par un Président lettré… ça nous ne le saurons jamais, mais ce qui est certain c’est que la littérature y aurait perdu l’un de ses meilleurs auteurs.

Durant les quelques mois que l’Ambassadeur est resté en poste, le Président Fujimori a évité toutes relations avec la France. Il refusa même d’honorer de sa présence notre 14 juillet. Vargas Llosa referma complètement sa brève parenthèse politique et s’installa définitivement à Madrid où il obtint la double nationalité. Aujourd’hui, Alan Garcia est à nouveau Président. Quant aux opposants à Fujimori, ils mirent toute leur hargne à espérer qu’il commette un faux pas. Ils lui en voulurent d’autant plus qu’il tint ses promesses de campagne et rendit au Pérou son équilibre économique, sa paix civile et sa dignité.

Des spécialistes ont tenté d’expliquer comment, sans parti, sans argent, sans appui de l’étranger, sans meetings et quasiment sans programme, un inconnu avait pu battre une machine à vaincre comme Vargas Llosa… Grâce à un média révolutionnaire: le bouche-à-oreille. Les deux tiers de la population vivent alors dans les zones reculées du pays et leur unique moyen de communication sont les marchands ambulants qui parlent leur langue, non l’espagnol, langue des colonisateurs, mais le quechua, langue des Incas et qui véhiculent un slogan simple « un presidente como tu ». (Jeanpierre Jeannin)

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Mise à jour le Jeudi, 10 Mars 2011 21:33  

Commentaires  

 
0 #1 Mauryce 19-02-2011 22:57
J'apprécie beaucoup votre style et je vous félicite du choix des sujets.
 

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